"André BRETON: Soleil noir et main de Feu"

Patrick RIVIÈRE

Préface de "L'HERMETISME ALCHIMIQUE CHEZ ANDRE BRETON" Richard DANIER, Ed RAMUEL


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"je cherche l'Or du Temps ... "
André Breton "
C'est pourtant ici que je vous invoque car j'ai conscience de ne plus rien pouvoir sans que vous vous manifestiez, génies qui présidez secrètement à cette alchimie, vous, maîtres de la vie poétique des choses." "/... / c'est pourtant à vous, génies, qu'il est dévolu de vous porter jusqu'à ce coeur et, sans que rien n'en transpire ni au-dehors ni pour lui-même, d'y mettre en marche vos alambics."
André Breton, Arcane 17
Si, parmi les sciences dites "occultes", l'attrait pour l'Alchimie s'afficha de manière privilégiée chez André BRETON, c'est que, vraisemblablement, il dut y déceler - ou plutôt y percevoir intuitivement - l'empreinte stellée des "Grands Transparents" et de leur vérité sous-jacente qui, dans sa nudité, n'eut de cesse de défier la pudeur rationnelle du scientisme confortable et ô combien rassurant, celui-là même qui, dans sa véracité, masque sans doute paradoxalement l'essentiel de notre existence; en d'autres termes, la quintessence de la Vie, ou plus précisément encore l'Or du Temps. Ainsi, lorsque André BRETON écrit: "Les Grands Transparents qui se manifestent obscurément à nous dans la peur et le sentiment du hasard" (Prolégomènes, in Manifeste), fait-il allusion à ces tranches de vie privilégiées qu'il convient d'appréhender par la prise de conscience du " hasard Objectif " L'individu étant dès lors soumis aux impondérables du "temps hors du temps", palpable et insondable par essence, en ce lieu hors de tout espace communément admis, point suprême où toutes choses "cessent d'être perçues contradictoirement" (second Manifeste du Surréalisme). Selon toute vraisemblance, aurait-il fait appel à l'instar de Mircea ELIADE, à la notion du Sacré s'il n'en avait au préalable rejeté la transcendance. Là, réside tout le paradoxe chez cet athée épris de merveilleux, voire de mysticisme, ce poète qui exhorte ses contemporains à se remettre en quête d'absolu : "chaque artiste doit reprendre seul la poursuite de la Toison d 'Or" (Prolégomènes, in Manifestes). La couleur est annoncée; André BRETON ne désigne-t-il pas sans ambages par ces mots, le produit du Grand OEuvre: la Pierre Philosophale et la transmutation subséquente! Et c'est ici, dans l'esprit d'André BRETON, tout le "mouvement surréaliste" qui se voit d'un coup engagé dans cette perspective. La déclaration suivante de son chef de file est éloquente à cet égard: je demande qu'on veuille bien observer que les recherches surréalistes présentent avec les recherches alchimiques, une remarquable analogie de but: la Pierre Philosophale n'est rien autre que ce qui devait permettre à l'imagination de l'homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatante. Michel CARROUGES* a parfaitement su en tirer l'enseignement: "/…/ les écrits des alchimistes ont une allure nettement pré-surréaliste. Autant la poésie surréaliste est loin de celle des classiques, autant elle se place exactement dans le prolongement de celle des alchimistes." Ceci ne devant pas toutefois occulter les références antérieures au surréalisme, à la Philosophie hermétique, notamment chez RIMBAUD que les Surréalistes hissèrent d'ailleurs au rang de demi-dieu (de même que SADE et LAUTRÉAMONT pour d'autres raisons). Empruntant à l'auteur de Voyelles son expression idoine " au pouvoir d'incantation " (Nadja), André BRETON n'hésitera pas à affirmer : "Alchimie du Verbe: ces mots qu'on va répétant, un peu au hasard, aujourd'hui, demandent à être pris au pied de la lettre" (Manifestes). Certes, cette notion plus familière à RIMBAUD qu'à CLAUDEL qui, nonobstant, s'efforçait d'acquérir "l'or intérieur", était chère également à NODIER, ou plus grandement encore à NERVAL qui influença tant BRETON en son Arcane 17. Celui-là, considérant dans son oeuvre ultime que "le Rêve est une seconde vie" (Nerval, Aurélia),, ne pouvait manquer d'impressionner à ce point le poète, à telle enseigne que l'interrogation majeure existentielle introduit Nadja: "Qui suis je ? /… / pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je hante ? je dois avouer que ce dernier mot m'égare /… / il me fait jouer de mon vivant le rôle d'un fantôme, évidemment il fait allusion à ce qu'il a fallu que je cessasse d'être, pour être qui je suis". N'est-ce point ici analogue au je suis l'autre, en guise de réponse à la même question, chez NERVAL ? La tradition ésotérique du double "qui marche et agit" (Doppeigânger) inconsciemment est ici évidemment présente: cet autre "moi" invisible et cependant si actif que les anciens Égyptiens vénéraient sous le vocable du "ka". C'est à ce niveau que la Psychanalyse revêt toute son importance chez BRETON. Encore conviendrait-il de nuancer le discours "freudien!' et de 1'éclairer considérablement par les apports de Carl-Gustav JUNG, notamment en matière de "synchronicités" - ces "hasards" apparents - et plus généralement d'intégration psychique, par la méthode " d'individuation ". Aussi, n'est-il pas superflu de noter que ce dernier allait associer sa vision singulière de la psychologie des profondeurs à l'onirisme hermétique en une de ses études majeures (Psychologie et Alchimie) où l'inconscient collectif se chargeait, selon lui, du contenu des arcanes alchimiques fondamentaux. Si les éléments d'essence proprement alchimique dans l'oeuvre de BRETON avaient su quelque peu résister à l'étude néanmoins magistrale de Michel CARROUGES,* il n'en va pas de même avec l'auteur du présent ouvrage, Richard DANIER, qui, sans épuiser l'exégèse hermétique de l'oeuvre, nous fournit une très appréciable sinon exhaustive interprétation des éléments alchimiques relevés. L'originalité d'une telle entreprise réside déjà dans le rassemblement des symboles opératifs épars dans l'oeuvre du chef de file du Surréalisme, notamment dans trois textes essentiels. Un des grands mérites de Richard DANIER est, outre le fait qu'il souligne les allusions évidentes d'André BRETON au modus operandi alchimique qui jalonnent ces textes, d'avoir su rendre parfaitement compte de la progression de la voie hermétique ou de 1"intégration psychique" du poète à travers la chronologie de son oeuvre littéraire, à savoir: Nadja (1927), l'Amour fou (1936) et Arcane 17 (1947). Force est de constater que Nadja qui ouvre le tryptique et dont le vocable s'apparente au début du mot "espérance" en Russe - selon l'aveu de l'héroïne elle-même - constitue le parvis du Grand OEuvre. Combien celle qui se présente telle "l'âme errante" ne cesse d'évoquer pour l'hermétiste sa prima materia "nigra sum sed formosa" (" je suis noire mais belle "). À cela, André BRETON se devait d'ajouter sa conception esthétique : " la Beauté sera convulsive ou ne sera pas ", qu'il complétera d'ailleurs ultérieurement : "la Beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas, (l'Amour fou). "Érotique-voilée" n'est-ce pas précisément l'apparence sous laquelle la déesse Isis apparut à Saïs ou ailleurs et dont nul mortel n'est censé être parvenu à soulever le voile! Cette fascination exercée par la prima materia de même que par la femme mystérieusement élue, pour le poète comme pour l'alchimiste, se revêt du "magique-circonstanciel" accompagnant la rencontre. Encore serait-il pour le moins souhaitable que la réciprocité du "coup de foudre" s'exerce. L'amour n'est-il pas " ce miracle donné de vivre à deux"? Lui, incarnant - selon elle - le Soleil, parfois noir et froid mais toujours doté de la main de feu et elle - vis-à-vis de lui - un "génie de l'air", le Mercure subtil et volatil (Atalanta fugiens) qui exige d'être capté magnétiquement. A cet égard, le dessin de Nadja qu'elle intitule "la Fleur des amants" est éloquent puisque le papillon ainsi constitué par les regards entrecroisés des deux amants, suggère la métamorphose de la chrysalide (de chrusos, l'Or), sorte de poésie transmutatoire de l'âme et des corps fusionnés, renouvelant par là même le mythe de Psyché. Cette femme-fleur, femme-fée, femme-enfant " hantera ", toujours le poète et l'on sait que le mot est d'importance chez BRETON qui, dès les premières lignes de l'ouvrage s'esfime "hanté". Est-ce l'anima dont il s'agit, de même que le mercure virginal et vitryolique hante l'alchimiste dans sa quête du Grand OEuvre? Force est bien de répondre ici par l'affirmative même si la généralité d'une telle assertion n'échappera point au lecteur de ces lignes. Mais, chez André BRETON, le souci de singularité est manifeste et c'est bien davantage grâce aux symboles et aux analogies diverses que s'exprime ce couple mystérieux, ontologiquement alchimique. D'ailleurs, cette quête de l'Amour absolu commencée ici, se poursuivra chez le poète à travers l'amour fou. "La voyageuse, la jeune femme, la femme sans ombre" le conduira ici, à travers une forêt de symboles, à une introspection des plus fécondes dans toute l'acception du terme, puisque le couple (Soufre et Mercure alchimiques) donnera cette fois naissance à l'Aube, prénom de l'enfant adulée à qui la dernière partie de l'ouvrage s'adresse, lui souhaitant d'être follement aimée". S'émerveillant du "cristal" et de la pureté des formes qui s'en dégage, André BRETON se réfère aux murs de quartz de la "Grotte des Fées" (près de Montpellier) ainsi qu'aux cubes de sel gemme de " la maison inhabitable " qu'il affectionne tout particulièrement et dont la perfection archétypale sied à cerner l'Amour absolu qu'il dépeint à l'enfant. Ce "cristal" n'évoque-t-il pas en tous points les vertus que les alchimistes accordèrent à leurs mystérieux sels de Rosée ! De même, parachevant le Grand OEuvre: "à flanc d'abîme, construit en pierre philosophale, s'ouvre le château étoilé". Cette référence au château étoilé, rattaché à la ville hermétique par excellence: Prague, dotée de sa mirifique "ruelle de l'Or", évoquait les préoccupations des alchimistes à la cour de l'empereur Rodolphe, dont l'un des moindres ne fut certes pas John Dee. André BRETON avait reconnu en un objet en forme d'étoile à huit pointes comportant vingt-quatre facettes, découvert à Domine, en 1966,, l'image de ce mystérieux castel étoilé. La projection volumique dans l'espace de l'hexagramme définissait en outre symboliquement la pierre philosophale, la conversion des Éléments représentés graphiquement par des triangles entrecroisés, réalisant par là même la plus parfaite harmonie. Quel hiéroglyphe plus sublime, entaché de "magie transmutatoire" avait pu percevoir le poète bien des années avant que celui-ci figurât sur son ultime demeure, au cimetière des Batignolles, accompagné de l'épitaphe lourde de sens . le cherche l'Or du Temps... *** Mais revenons à la Femme (au Mercure volatil) par excellence, objet de convoitise du poète (et de l'alchimiste); si elle affecte "l'air de nager" dans l'amour fou, c'est parce qu'indubitablement c'est une ondine, la sirène sous l'apparence de laquelle se représentait Nadja, dans l'un de ses dessins. Ne suggère-t-elle pas ainsi la Fée Mélusine qui se refusait à son amant lors de sa secrète métamorphose hebdomadaire! Ce thème récurrent de la sirène et de l'ondine à travers la légende de Lusignan (de lux, la lumière) et des métamorphoses de Mélusine opérées le jour du sabbat dans une tour, nous éclaire quant aux pérégrinations du poète, dans son souci d'évoquer le mystère de la féminité et d'en placer le décor dans la tour (athanor) des transmutations alchimiques. C'est encore la tour de Mélisande où se déroule le draine de Maeterlinck : " Cette pâle tour, le long de laquelle s'épand une cascade de blondeur qui vient se perdre dans le sable "(Arcane 17). Bien évidemment, le passage obligé nous ramène à la Tour St-jacques, souventefois évoquée, véritable archétype de la tour des métamorphoses alchimiques et ce, dans toute l'acception du terme puisque même le "tour" du potier s'y voit associer par le truchement de la "cabale phonétique" ou langue des oiseaux. La fascination exercée sur André BRETON par le seul vestige de l'église St-jacques la Boucherie n'eut d'égal que celle qu'elle exerçât sur l'alchimiste Nicolas Flamel, en quête de la Pierre mirifique et dont le symbolique périple à Compostelle (compost stellae) : " l'étoile du compost ", débute en ce lieu, passant par le charnier des Innocents et Notre-Dame de Paris où planait l'ombre du corbeau et de son maître de réputation sinistre, mais si indispensable à la bonne marche du Grand OEuvre. De la putréfaction vient la génération et du corbeau, littéralement naît le beau corps du "Mercure" alchimique. Assurément, André BRETON abonde en ce sens, parachevant Arcane 17 en ses "ajours" mémorables qui ne font ici nullement figure d'appendice. C'est Sarane ALEXANDRIAN, en vérité, qui se targue en son Histoire de la Philosophie Occulte (éd. Seghers), d'avoir fait connaître les oeuvres de FULCANELLI (Le Mystère des Cathédrales et Les Demeures Philosophales) à André BRETON chez qui se vérifiait en sa magie quotidienne " l'alchimique perception " du poète tel que notre bon Maître de Savignies l'affirmait sans ambages. Inversant judicieusement la place de l'épithète sibyllin, mais ô combien significatif, Eugène Canseliet n'hésitait pas en effet à qualifier le père fondateur du Surréalisme " d'hermétique poète " - à l'étoile scellée, de surcroît - le distinguant de ce fait à peine de la longue chaîne " d'auteurs hermétiques " dont il fournit dans ses ouvrages assez souvent l'inventaire : Cervantès, Savinien de Cyrano Bergerac, Jonathan Swift, Gérard de Nerval, pour ne citer que ceux-là; la plupart forgés aux rudiments du Grand OEuvre et qui en masquaient subtilement les opérations clefs par le truchement de leur poésie évocatrice des arcanes, emplie de symboles et d'aphorismes de portée alchimique sous forme d'allusions en tous genres. Ainsi, écrivait-il à propos de notre hermétique poète, en son Alchimie expliquée sur ses textes classiques (éd. J.-J Pauvert) "Certainement, André Breton connaissait bien Le Triomphe Hermétique d'Alexandre-Toussaint Limojon de Saint-Didier, dans lequel il prit l'idée, hautement philosophique, de son Exposifion surréaliste, et surtout celle d'imposer aux visiteurs, le piétinement dans le sable d'un étroit passage en labyrinthe caverneux; Nous répétons à dessein l'image de Limojon: " Nostre pratique en effet est un chemin dans des sables, où l'on doit se conduire par l'estoile du Nord, plutost que par les vestiges qu'on y voit imprimés. " Lors d'une des trop brèves rencontres qu'eut le disciple direct de FULCANELLI avec André BRETON, il lui fit part de l'admiration qu'il vouait alors à l'excentrique Raymond ROUSSEL : "nous ne dissimulâmes pas, à l'auteur de Nadja, qu'au nombre des diverses gens, toujours de haute qualité, que nous voyions auprès du Maître, avenue Montaigne, ce fut Raymond Roussel qui nous impressionna le plus /... / Lorsque, huit ans plus tard, en 1927, nous eûmes acheté La Poussière de Soleils, qui venait de sortir à la librairie Alphonse Lemerre, passage Choiseul, nous eûmes bientôt l'explication du prestige, laquelle n'entraîna, pour nous, la moindre des surprises. La Poussière de Soleils ! Le titre est singulier, bien sûr, exprimant, selon nous, la division jusqu'à l'extrême, de l'or philosophique, qui est l'astre des sages, celui des vrais poètes /... / Étonnamment doté de l'alchimique perception, André Breton nous "envoya", au cours de l'été 1948, l'exemplaire pur fil des Cahiers de la Pléiade, dans lequel Fronton Virage fournit l'aperçu convaincant d'une exégèse insoupçonnée." "Deux Logis Alchimiques" Éd. J.-J. Pauvert il est vrai qu'en matière d'hermétisme André BRETON ne pouvait se montrer plus prolixe que dans Fronton Virage où il décrit abondamment - commentant "La Poussière de Soleils" de Raymond ROUSSEL - toutes les phases alchimiques évoquées de manière allusive. Après avoir habilement suggéré que ROUSSEL avait dû être fortement influencé par Cyrano de Bergerac et son langage des oiseaux, André BRETON souligne que celui en qui il voit le plus grand magnétiseur des Temps modernes, "s'est appliqué au moins ici, à nous fournir les rudiments nécessaires à la réalisation de ce que les alchimistes entendent par le Grand CEuvre et qu'il l'a fait après tant d'autres, par les seuls moyens traditionnellement permis. Je cite à nouveau Fulcanelli, qui me semble la plus haute autorité moderne à cet égard : "Notre intention se borne à éveiller la sagacité de l'investigateur, le mettant à même d'acquérir, par un effort personnel, cet enseignement secret dont les plus sincères auteurs n'ont jamais voulu découvrir les éléments." (Fulcanelli, in Les Demeures Philosophales). André BRETON se livre ensuite à une "exégèse hermétique" de La Poussière de Soleils tout à la fois pertinente et insoupçonnée du grand public: "Le crâne d'Ambrosi: je pense que l'accent doit être mis ici sur les mots mort (tête de) et Renaissance. Le mot sépia : impossible d'éviter l'associafion avec la seiche, qui se dérobe par l'émission d'un liquide noir. Ne semble-t-on pas toucher à cette phase de l'opération alchimique dite sublimation qui prélude à 1"'ascension du subtil" par la séparation de l'épais" ? La pierre au ptérodactyle : le seul passage de ces mots " la pierre au " éveillerait déjà quelque écho de l'expression: " la pierre au noir ", ou " au blanc ", ou " au rouge " qui revient si souvent dans le vocabulaire alchimique. Mais je gage que le ptérodactyle n'intervient pas ici pour des raisons purement pittoresques. Rappelons-nous, en effet, que la substance primitive, à partir de laquelle doit s'accomplir le Grand OEuvre, "est généralement figurée par un dragon noir et couvert d'écailles, que les Chinois appellent Loung, et dont l'analogie est parfaite avec le monstre hermétique. Comme lui, c'est une espèce de serpent ailé, à tête comue, jetant le feu et la flamme par les naseaux." /La dernière phrase étant de Fulcanelli; op. cité/. Le lys séché tout imprégné de poudre d'or : une fois de plus Fulcanelli s'offre à nous tirer de tout embarras. La poudre d'or est ici, de toute évidence, " l'or de projection, c'est-à-dire alchimiquement fabriqué " qui est, nous dit-il encore, la " troisième forme de la pierre ". Quant à la fleur de lys, il nous révèle qu'elle correspond " à la rose hermétique. Jointe à la croix, elle sert, comme la rose, d'enseigne et de blason au chevalier pratiquant ayant, par la grâce divine, réalisé la pierre philosophique ". Jointe à la croix ? Nous n'allons pas tarder à la voir apparaître, en effet. La souscription au cube, à proximité d'une croix gravée de trois étoiles : nous y voilà ! Le cube en question, comme j'en avais eu jadis la très vague intuition, corroborée à souhait par Jean Ferry, marque bien non seulement un des points culminants du souci de Roussel et une des clés maîtresses de sa pièce, mais encore une des étapes capitales signalées dans l'élaboration du Grand OEuvre. Ce cube, en effet, pour peu que nous nous reportions encore aux mêmes sources, n'est autre que la "pierre cubique", c'est-à-dire maintenant taillée sur ses six faces et qu'il ne s'agit plus, en la fixant parfaitement au "vaisseau hermétique", que de faire parvenir à bon port. Fulcanelli nous montre l'image de cette pierre tout arrimée dans un bas-relief décorant la fontaine Saint-Martin, située rue Saint-Martin à Paris, soit à deux pas du théâtre où se joua la Poussière de Soleils. Renvoyant les curieux à ses admirables et abondants commentaires à ce sujet, je me borne à relater que le cube, image de la quintessence, est ici lié obligatoirement à la croix, image de la Passion. Les trois étoiles peuvent impliquer la nécessité qui s'est avérée de jeter trois fois les dés (de "redissoudre trois fois la pierre") mais insistent en même temps sur l'anonymat que doit garder le chercheur. La fraise : " Le terme de pierre philosophale signifie, d'après la langue sacrée, pierre qui porte le signe du Soleil " (Et par là non seulement le nom de Magès, personnage marqué de la fraise, s'illumine mais encore le titre de la pièce de Raymond Roussel devient transparent)."/…/ Et de conclure cette exégèse, ici bien évidemment abrégée pour la circonstance, par cette phrase: "Grâce à jean FERRY (auteur d'une étude sur ROUSSEL et La poussière de Soleils) qui l'a rendu possible, j'estime que l'oeuvre de Raymond Roussel demande à être réexaminée de fond en comble à partir de là." ANDRÉ BRETON Antibes, 12-19 mars 1948 L'interrogation d'André BRETON quant au bien fondé du "secret" véhiculé par La Poussière de Soleils, vient ici à point nommé couronner l'oeuvre : "Est-il bien concevable qu'un homme, étranger à toute tradition initiatique, se considère comme tenu à emporter dans la tombe un secret d'un autre ordre (qui ne serait après tout que le sien seul), tout en fournissant des indications qui paraissent témoigner d'un très vif désir de le faire retrouver Gageons que ce " secret " était en l'occurrence d'une capitale importance puisqu'il révélait, outre certaines phases du Grand OEuvre, l'identité réelle de FULCANELLI dont le patronyme avait été volontairement dissimulé au public; hélas, ne nous est-il pas permis d'en dire davantage à ce sujet, respectant en cela la volonté d'anonymat du Maître, à part, bien entendu qu'il ne s'agissait nullement de Raymond Roussel lui-même - ce dont le lecteur de ces lignes se douterait - mais plutôt d'une personnalité du monde scientifique de l'époque, qu'il avait été amené à rencontrer à plusieurs reprises, disons-le tout net, du côté des Champs-Élysées !… Cette mise au point étant faite, gardons-nous de quitter trop hâtivement l'Étoile puisqu'elle guide les pas du poète et que la littérature hermétique se montre unanime a son sujet: "Largior hic campos aether et lumine vestit Purpureo; solemque suum, sua sidera norunt." Ici l'éther plus riche couvre les champs de lumière pourprée; Ils connurent leur soleil et leurs étoiles (Virgile, l'Énéïde) L'alchimiste Limojon de Saint-Didier quant à lui, indiquait: "Nostre pratique en effet est un chemin dans des sables, où l'on doit se conduire par l'estoile du Nord, plutost que par les vestiges qu'on y voit imprimés." (Lettre aux vrais Disciples d'Hermès, in Le Triomphe Hermétique) Dans sa quête d'intemporalité, voire d'immortalité, André BRETON suit inéluctablement son inaccessible Étoile dont le reflet ici-bas est cette femme-fée "aux seins d'hermine" femme-enfant : "de cette variété si particulière qui a toujours subjugué les poètes parce que le temps sur elle n'a pas de prise.,, (Arcane 17). Et c'est bien l'arcane 17, "les Étoiles" du Tarot initiatique, où l'on peut admirer celle-ci dans sa provocante nudité, versant les fluides astraux: la "Rosée célestielle" et en imbibant la terre. PARACELSE n'évoquait-il pas cette précieuse liqueur comme issue de l'exsudation des astres ! La suavité qui se dégage de ce tableau qui n'a d'égal que la sensualité qui le caractérise, souligne les rapports étroits qui unissent la féminité au firmament constellé où le rayonnement de l'être aimé focalise avec passion le regard de l'amant. Cette ode à l'étoile-fée est toute entière contenue dans l'oeuvre du poète intitulée du même nom: Arcane 17. Et si, comme le fait remarquer l'auteur à l'étoile scellée: " sur le plan symbolique pur, j'avais cheminé avec Nerval le long du sillon doré. Mélusine, Esclarmonde de Foix, la Reine de Saba, Isis, la Verseuse du matin, les très belles dans leur ordre et leur unité n'en restent les plus sûres garantes"; il n'en est pas moins vrai que Gérard de NERVAL s'exclama en ses Chimères: " Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé Porte le Soleil noir de la Mélancolie " (El Desdichado) tandis qu'à l'inverse, André BRETON achèvera l'oeuvre par ces mots: "Ma seule étoile vit... Ainsi, pour l'hermétiste comme pour le poète, les apparitions de l'astre stellaire jalonnent la voie de la Connaissance. Le brusque surgissement de l'Étoile * permet de par sa radiance immaculée, l'inoubliable accès à la Vraye Vie, le passage immédiat par l'éclat du diamant, dans l'autre Monde, l'autre réalité des choses. L'apparition de l'Étoile * traduit l'irruption du "sur-réel" dans le réel, ou l'expression d'une certaine transcendance dans la banalité quotidienne désespérément ensommeillée au coeur de la nuit de l'existence. Ainsi, l'hermétiste Eyrénée Philalèthe pouvait exhorter à bon droit 1"argonaute" à suivre l'astre polaire, dans sa course effrénée en quête de la Toison dOr: "Naviguant sur cette vaste mer, pour aborder à l'une et à l'autre des Indes, il gouverne sa course par l'aspect de l'étoile du nord que notre Aimant te fera paraître". (LEntrée ouverte au Palais fermé du Roi). Le tout consistant à recueillir à la fin des Aigles ou sublimations alchimiques le précieux "bouton de retour" métallurgique, remora ou dauphin minéral, véritable germe de la Pierre Philosophale. Voilà bien en effet située la problématique de la navigation idoine du "pilote de l'onde vive" que l'alchimiste et le Poète reconnaissent intimement en leur for intérieur telle la difficulté majeure à surmonter grâce à la puissance illuminatrice que suscite l'incandescence de l'engagement sur la voie du Grand OEuvre. Est-ce un pur hasard si André BRETON avait noté l'écueil de l'enlisement dans " l'Ile du Sable ", à la fin de Nadja, de même que son assimilation au dauphin : roitelet minéral (regulus): "Elle /Nadia/ souligne que nous sommes venus de la place Dauphine au Dauphin. (Au jeu de l'analogie dans la catégorie animale j'ai souvent été identifié au dauphin)." Assurément, l'alchimique intuition du poète ne pouvait laisser indifférent le lecteur de son oeuvre, puisque déjà dans "Poisson soluble" dont l'expression si évocatrice ne laissait insensible le questeur de "dauphin minéral ou bouton de retour métallurgique, il écrivait sans ambages : "je suis entré un jour dans une chambre dont la fenêtre était constituée par un grand bouton transparent." De même ces vers sacrifiés à la version définitive, bien que réalisés en écriture automatique: "Le moyen d'égayer les rives de la mort ? je salue au passage un oiseau de prière Mais la barque rapide avance dans le lierre Et les yeux de mes yeux rêvent trop près du bord." Puisqu'il faut bien conclure, et avant de céder la place à l'étude magistrale de Richard DANIER, appliquons au poète à l'étoile scellée, "Soleil noir" tel l'Osiris des Mystères, épargnant sa modestie tout en rendant gloire à son génie, cette phrase extraite des " Pas perdus " et qui sied à lui-même: Puisqu'il faut bien conclure, et avant de céder la place à l'étude magistrale de Richard DANIER, appliquons au poète à l'étoile scellée, "Soleil noir" tel l'Osiris des Mystères, épargnant sa modestie tout en rendant gloire à son génie, cette phrase extraite des " Pas perdus " et qui sied à lui-même: Le 17 juillet 1997 *Michel CARROUGES: "André BRETON et les données fondamentales du Surréalisme" ; "Surréalisme et Occultisme", in "Les Cahiers d'Hermès" (n° 2), éd. La Colombe, Paris, 1947.