La quête alchimique du Graal

Eugène Canseliet

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Le potier n'a-t-il pas la propriété de sa pâte, avec la même masse de faire, assurément, un vase pour l'honneur, et un autre pour l'ignominie ?

An non habet potestatem figulus luti, ex eadem massa facere aliud quidem vas in honorem, aliud vero in contumeliam. (Sancti PAULI, Romanis Epistola, IX, 21.)

Avec le verset de saint Paul s'adressant aux Romains, que nous venons d'écrire en épigraphe, nous sommes entré de plain-pied dans la quête du Graal [1]. L'observation de l'apôtre, réduite à sa complétive, souligne l'une des figures à légendes qui constituent le jeu de patience philosophique du château de Dampierre-sur-Boutonne dans les Deux-Sèvres. On lira, avec beaucoup de profit, ce que Fulcanelli obtint de ce petit bas-relief, du point de vue de la symbolique alchimique, aux pages 60 à 62, dans le second volume de ses Demeures Philosophales (Edition de Jean-Jacques Pauvert, 1965). Pour l'étudiant rien n'appuiera et ne complétera mieux l'enseignement de notre maître, que le passage suivant, du Quatrième Livre d'Esdras qui fut rejeté parmi les apocryphes de l'Ancien Testament et qui est sans doute l'œuvre inestimable d'un juif chrétien du premier siècle de l'Eglise, déjà, pleine d'autorité, du temps même de saint Irénée, Clément d'Alexandrie et Tertullien:

Mais j'exposerai devant toi, Esdras, une similitude. Or comme tu interrogeras le sol, il te dira qu'il donne beaucoup plus de terre dont soit fait le vase d'argile, mais peu de sable dont est fait l'or. Et telle est l'activité du présent siècle. A la vérité beaucoup ont été créés, mais peu seront sauvés [2].

Dicam autem coram te similitudinem Esdra. Quomodo autem interrogabis terram, & dicet tibi, quoniam dabit terram multam magis unde fiat fictile, parvum autem pulverem unde aurum fit: sic & actus prmsentis smculi. Multi quidem creati sunt, pauci autem salvabuntur.

En conséquence si l'on retrouve, en compagnie de Fulcanelli, les deux routes, humide et sèche, auxquelles les deux vases correspondent, on découvrira bientôt qu'un certain rapport, que les événements scientifiques de nos jours malheureux mettent en évidence, s'établit avec les deux arbres antagonistes, offerts à l'origine supposée du monde, dans les temps rétablis de l'état d'innocence :

L'arbre de la vie au milieu du Paradis, et l'arbre de la science du bien et du mal.

Lignum vitae in medio Paradisi, lignumque scientiae boni & mali [3].

Par son abus des fruits du second arbre, l'homme accélère la venue de cette mort contre laquelle le mit en garde Dieu lui-même, apparaissant fort étranger au destin tragique de sa créature. C'est une réponse à l'argument spécieux que Dieu ne saurait être bon, qui pût permettre l'hécatombe universelle et justicière; c'est aussi la solution du problème, toujours posé, de la prédestination et du libre-arbitre, et réputé autant insoluble que celui de la science et de la religion. Double question, susceptible de résolution par l'accord ou la conciliation que repousse, non pas même l'orgueil, souvent issu de la générosité et de la valeur, mais la vanité toujours accompagnée de la méchanceté et de la sottise.

La quête du Graal constitue la plus belle aventure spirituelle qu'il soit donné à l'homme de tenter sur la terre. A l'exemple d'inventer, qui signifie découvrir et imaginer, quêter offre deux sens dont la confrontation libère la valeur du point de vue l'alchimie. En effet, si quêter veut dire rechercher avec attention et patience, il signifie également demander et mendier:

"Et moi, je vous dis : Demandez, et l'on vous donnera; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira.

"Car quiconque demande, reçoit; et qui cherche, trouve; et à celui qui frappe, on ouvrira." (Saint Luc, XI, 9 et 10.)

Nous avons souvent déclaré ce qu'il est expédient de rappeler encore, savoir que la pureté d'intention, l'honnêteté profonde, le désintéressement absolu, doivent présider à l'expédition surhumaine, sans cesse proposée depuis les temps évangéliques, et que ces qualités le doivent aussi à tout effort connexe, se situerait-il, par besoin, sur le plan commercial. L'investigateur, lancé sur la trace du secret sublime, pourra prendre, pour lui, les paroles de l'évangéliste, qui sont renouvelées de Malachie le dernier prophète, assimilant Jean-Baptiste à l'ange. Nous voyons nous-même, dans le Précurseur, le baptême, le lavage et la purification préalable, sans laquelle nul ne saurait utilement se livrer à la recherche antique. N'était-il pas indispensable qu'on fût baptisé, afin de contempler le saint vaisseau dont la vue était refusée aux infidèles :

Ici est, en effet, celui de qui a été écrit : Voici que devant ta face j'envoie mon Ange qui préparera ta voie devant toi.

Hic est enim de quo scriptum est : Ecce ego mitto Angelum meum ante faciem tuam, qui prmparabit viam tuam ante te [4].

Il ne suffit point d'être appelé pour être élu, et c'est pourquoi Artus, roi du pays de Galles, voulait qu'à sa Table Ronde, autour de laquelle s'asseyaient les chevaliers, restât une place vide et destinée à recevoir le héros, à la fois, ignoré et attendu. L'Ordre était mystique et formé à l'instar de celui des Rose-Croix, dont les membres se disaient disciples d'Artus, c'est-à-dire de l'Art, unis entre eux par les liens solides de la véritable fraternité. Jean Lallemant, au XVéme siècle, adepte incontesté et, conséquemment, possesseur de la Pierre Philosophale, était chevalier de la Table Ronde. Celle-ci, qui avait la forme d'une roue, était divisée en douze secteurs, - chacun blanc et noir, - montrait en son centre, une rose et, selon le Roman de Tristan, tournait comme le monde.

Il n'est point téméraire d'envisager que la Table Ronde soit, très positivement, la Table d'Hermès à laquelle l'épithète de smaragdine confère la substance de l'émeraude. De texture hyaline, cette gemme précieuse entre toutes, doit sa couleur verte au spiritus mundi, à l'esprit du monde qui s'y est introduit comme en un vase d'élection. De même que dans les temps antiques, c'est maintenant aux chevaliers, aux cabaliers, de s'asseoir autour de cette table et de la déchiffrer. C'est...à eux qu'échoit la mission altissime de la quête du Saint Graal unique et indivisible comme l'Absolu et la Vérité.

Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour accomplir les miracles d'une seule chose.

Verum sine mendacio, certum et verissimum. Quod est inferius est sicut quod est superius, & quod est superius est sicut quod est inferius ad perpetranda miracula rei unius [5].

La tradition, pour quelques-uns, la légende, pour beaucoup d'autres, rapporte que le Graal fut façonné dans l'émeraude énorme que Lucifer abandonna lors de sa chute sur la terre. C'est là, nous le répétons, cette matière d'éminente noblesse, qui fait l'objet de la quête incessante et laborieuse de l'alchimiste; c'est là le réceptacle, le véhicule de l'esprit, qui, pour cette raison, reçut le nom de saint vaissel, c'est-à-dire de saint vaisseau. Eternelle, à l'instar de son divin époux, la matière est partout, indissolublement unie à l'esprit, et chacun, sur la terre, peut en prélever sa juste part, afin de l'œuvrer suivant sa volonté, per ignem, que l'athanor appartienne au laboratoire ou au domaine périlleux de la seule physiologie.

L'origine du terme graal est inconnue, selon Littré qui note, cependant, l'opinion de Friedrich Diez voulant, à toute force, que le vocable indocile vînt du latin crater, coupe. Pour notre part, nous découvrons, dans l'ancien français, toutes les flexions idoines à justifier la naissance du substantif postérieur : Greal, greail, greel, greil, grazal et même graaus :

" Cil Galais avoit conquis Gales au tans que li graaus fu aporté en Bertaigne [6]. "

Ces formes diverses étaient utilisées par les différents peuples gaulois, - non point les tribus comme le veut une implacable volonté de dénigrement, - qui, beaucoup plus tard, devaient constituer les grandes provinces et qui évidemment possédaient un langage, avant que leur patrie fût conquise et occupée par les légionnaires romains. Ceux-ci, d'ailleurs, ne parlaient que les patois de la péninsule; ils ignoraient complètement la noble langue du Latium. Mais n'est-ce point l'évidence même, pour les lexicographes, surtout les plus célèbres, que tout mot français, - nous entendons gaulois, - qui ne peut se prêter à quelque origine étrangère, est, finalement, regardé comme n'en possédant aucune ? Ainsi donc faudrait-il admettre, nous y insistons, cette absurdité, que la race nombreuse des Gaulois, qui confectionnait l'hydromel, ne disposait pas de vocable pour désigner un vase à boire!

Qui ne se sentira pénétré d'une profonde indignation, que A. Souché (inspecteur primaire) et J. Lamaison (agrégé de grammaire), dans leur manuel destiné aux classes de sixième, aient pu décider péremptoirement, dès le premier point de la première leçon :

" Ce sont les mots latins déformés peu à peu par les rudes gosiers gaulois qui ont formé les premiers et les principaux éléments de notre langue. "

Nous avons souligné la proposition principale, qui est en caractères gras dans cet ouvrage, selon que l'exigeaient la valeur et l'évidence d'une affirmation en harmonie avec la suivante dont tout bon français est depuis longtemps convaincu :

" Nos pères, les Gaulois, étaient des barbares. "

La langue de Cicéron verse, néanmoins, de manière cabalistique, sa part de révélation au dossier important de la pérenne quête du Graal, que les romanciers fixèrent dans l'idiome originel, enrichi du limon déposé par la langue en usage au sein de l'élite gallo-romaine. A cet égard, Fulcanelli fournit une autre forme ancienne du mot graal, laquelle est gradal, du latin gradale ou gradualia désignant, selon Du Cange, le gradale, le greel, c'est-à-dire le Livre à chanter la messe. Le Graduel, dans l'office catholique, apostolique et romain, est placé entre l'Epître et l'Evangile, entre la lettre et la bonne nouvelle.

Il ne suffit pas de posséder le Graal, il faut encore le remplir de la double liqueur, précieuse et catholique ou de l'ambroisie et du nectar olympiens. Sur le quatrième emblème de Michael Maier, en plus du calice que l'alchimiste tend, délibérément, au couple philosophique s'étreignant avec une amoureuse vigueur, on voit, à droite, dans l'angle de la gravure, la cruche élégante, où la liqueur est d'abord recueillie et conservée :

Conjoins le frère avec la soeur, et offre-leur la coupe d'amour.


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Conjunge fratrem cum sorore, et propina fillis poculum amoris.

Voilà ce que nous dit le titre surmontant l'image que suit cette épigramme, assez peu orthodoxe vis-à-vis des lois ordinairement établies:

La race des hommes ne serait pas maintenant aussi nombreuse dans le monde,

Si la première sœur n'avait pas été donnée au frère comme épouse.

Donc conjoins volontiers les deux engendrés de l'un et l'autre parents,

Afin que, par la couche, ils soient mari et femme.

Auparavant, fais-leur boire les coupes érotiques de la liqueur nectaréenne,

Et l'amour apportera l'espoir de l'enfantement [9].

Semblablement, Tristan et Iseult sont unis dans l'amour total, par le philtre enchanteur que prépare la mère de la Reine aux cheveux d'or, renouvelant la décoction magique de l'exclusive Médée.

Le mariage du frère avec la sœur, c'est celui du Roi avec la Reine, dans le Grand OEuvre philosophale du Soleil avec la Lune, dans l'astrologie cosmique, telle que cette science fut considérée, jusqu'au XVIIe siècle, à l'instar de l'alchimie, au sein du domaine indivisible de l'universelle investigation.

Comme les deux grands luminaires du ciel, les astres hermétiques du petit monde sont frère et sœur, et, à leur modèle encore, sont nés jumeaux du chaos primordial, sous la volonté et l'action de l'artiste. On les unira de manière charnelle, en leur faisant boire le philtre d'amour que constitue le très précieux sel, tenu en solution dans les eaux supérieures, ou, poétiquement et plus justement, porté sur les ondes d'harmonie.

Quant au médiateur incomparable, il est possible de l'extraire! de la rosée, au moyen d'une manipulation extrêmement secrète et délicate, et, de surcroît, conditionnée par l'astrologie. Menstrue igné que les vieux auteurs désignent comme étant l'eau salée de leur mer, et que Michael Maier chante, en haute-contre, à la seconde triade de ses Cantilènes:

On l'appelle la Rosée du Ciel,

De laquelle la fleur des champs est arrosée,

Connue des Sages par l'amour,

Et délicieuse de possession.

Ros Caelicus vocatur,

Quo flos agri rigatur,

Sophis amore notus,

Et dote delicatus [10].

La quête du Graal s'offre encore, mais cette fois résumée à l'extrême, dans l'exergue circonscrivant le paradigme, gravé sur bois et bien connu, qui accompagne le plus souvent l'un des meilleur traités de Basile Valentin. Nous reproduisons ici cette image circulaire que nous avons déjà donnée, en publiant le livre du bénédictin alchimiste [11], et sur laquelle on pourra remarquer, particulièrement, le Graal recevant, ensemble, le fluide du soleil et celui de la lune :

Visita Interiora Terrm Rectificando Invenies Occultum Lapidem.

Visite l'intérieur de la terre; en rectifiant tu trouveras la pierre cachée .



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Les initiales de la phrase latine, rassemblées dans l'ordre de leur succession, reproduisent le terme VITRIOL désignant l'émeraude philosophique dont nous avons parlé ci-dessus et qui est la substance même du Graal. Ce calice et la buire propre à l'alimenter, nous les avons reconnus, il y a juste une semaine, à la faveur d'une randonnée merveilleuse au travers du pays cathare, sur la barre transversale de la croix forgée très ancienne, que notre ami Pyrame, en séjour, lui aussi, à la Pignada Atlantis d'Arès, nous y avait signalée trois jours auparavant.

Le problème majeur de la source et du réceptacle, a été minutieusement examiné, du point de vue de la métaphysique, dans un livre récent, solidement bâti et fort bien édité, qui est l'œuvre excellente de Jean-Jacques Chatagnier-Hoste [12].

Qu'on se rappelle, pour conclure, l'indispensable condition qui s'impose au début de la quête du Graal. On la trouvera mentionnée dans le conte de Bernardin de Saint-Pierre: La Chaumière Indienne. Le savant docteur anglais qui avait été envoyé à travers le monde pour rassembler "des lumières sur toutes les sciences", préféra en définitive, à sa colossale moisson de quatre-vingt-dix ballots de documents, ce qu'il avait appris de plus utile et qui tenait dans ces deux lignes :

" Il faut chercher la vérité avec un cœur simple ; on ne la trouve que dans la nature ; on ne doit la dire qu'aux gens de bien. "

Eugène CANSELIET.

Notes

[1] - Les quelques pages, que nous offrons aux lecteurs d'Atlantis, ont été rédigées sur les notes encore éparses d'un livre en préparation chez Jacques Pauvert

[2] - Chap. VIII.

[3] - Genesis, chap. II, 9.

[4] - Saint MATHIEU,XI, 10; conférer aussi saint LUC, VII, 27

[5] - On pourra lire le texte complet de la Table demeraude d'Hermès - Smaragdina Hermetis Tabula - qui est le traité à la fois le plus bref et le plus vénéré, au bas de la magnifique gravure Janitor Pansophus à la page 128 de notre Alchimie (Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1964.

[6] - Artus, biblioth. de Grenoble, ms 378, f 88 a. Cité par Frédéric Godefroy, au mot Graal.

[7] - Fernand Nathan, éditeur. Paris. Quarante quatrième édition,

[8] - Les Demeures Philosophales, Jean-Jacques Pauvert, t Ier p 204 et suiv

[9] - Secretioris Naturae Secretorum Scrutinium chymicum... Francofurti - L'Examen chimique des Secrets de la plus secrète Nature, Fracfort 1687, P. 10. Voir notre cliché.

[10] - Cantilenae intellectuales de Phoenice redivivo. les Chants intellectuels sur le Phéni-- ressuscite. A llitrig. 1758, p. 34.

[11] - Les Douze Clefs de la l'Philosophie. Editions de Minuit

[12] - L'Emanant et tes Transmutation de l'Emané, Métaphysiqueésotérique du Cosmos, chez l'auteur, château du Valès, Montmaur (AUde) 1963