Du feu secret aux Arcanes et à l'Elixir

Alexander von Bernus

In "Médecine et Alchimie"

La préparation du double feu secret (il existe aussi un feu triple, issu des trois règnes) est le grand travail préparatoire indispensable que les alchimistes appellent "travail de femme", car il ressemble à un travail de lessive, par analogie avec le travail des raffineurs de salpêtre. Il en est ainsi tout au moins au début, mais par la suite ce travail devient singulièrement compliqué et ne peut être réalisé que si l'on connaît exactement la mesure, le nombre et le poids. C'est pourquoi les alchimistes parlaient aussi de travail dHercule. Ce feu secret, double ou triple, une fois préparé et "rendu spirituel", pour parler la langue hermétique (mais il s'agit également d'un procédé chimique), la voie est ouverte aux Arcanes et au lapis. Elle est du moins ouverte au chercheur expérimenté : nous insistons sur ce dernier point. La préparation des Arcanes est la même que celle du lapis par la voie dite sèche et courte, ou plutôt c'est une des étapes de cette voie, bien que ce soit une étape déjà avancée; car sans le feu salin double spiritualisé, l'Alkahest, les arcanes ne sont pas davantage réalisables. Le feu salin double ou triple est aussi l'aqua solvens, le Circulé majeur ou mineur de Paracelse selon son degré. Les métaux, les minéraux, ainsi que les coraux qui entrent dans la préparation des arcanes sont traités par le feu salin secret, et passent finalement avec ce dernier dans la distillation. Il faut également observer qu'on ne doit employer à cet effet que les métaux naturels, c'est-à-dire natifs, ce qui vaut particulièrement pour l'antimoine. La voie dite humide et longue, passant de la préparation du spiritus vini philosophici à celle du mercure des Sages, puis à l'esprit de vin secret : "Recipe vinum rubeum vel Album", ne vise pas les arcanes. La pierre, l'élixir, ou la teinture achevée au blanc ou au rouge est cependant le plus grand des arcanes. Comme le dit justement Max Retschlag, c'est un remède qui, par l'énergie latente et concentrée qu'il dégage dans les cellules, agit sur elles comme un remède universel. Cette représentation répond parfaitement à notre connaissance présente de la constitution du corps et de la structure des cellules. Max Retschlag, qui a lui-méme pratiqué l'alchimie, était parvenu à un élixir salin d'un grand pouvoir curatif, sans qu'il eût pour autant possédé la pierre. Dans le chapitre " Essais pratiques et leurs résultats ", il écrit : " Des essais poursuivis durant des années, fondés sur d'anciennes oeuvres hermétiques accessibles, ont abouti à un élixir dont l'effet ressemblait à divers égards à celui qui est attribué au Grand Élixir. Sa préparation exige un travail extrêmement subtil, qui dure plusieurs mois et n'est possible que sur une échelle très réduite. Mais le succès compense largement les efforts, le temps et les frais engagés. Le carbone et les éléments qui lui sont associés, en particulier l'azote, doivent entrer dans cet élixir sous forme de sels dynamisants. Il ne s'agit cependant pas de sels "biochimiques", ni de sels d'acides organiques, mais bien de combinaisons jusqu'ici inconnues ou négligées. Cet élixir doit être prescrit en doses relativement minimes, plus ou moins fréquentes selon la gravité de la maladie. L'on comprend qu'un tel élixir ait des effets également heureux sur les animaux. L'action est aussi favorable sur la croissance des plantes, mais il faudrait certainement employer une autre préparation pour obtenir dans le règne minéral un effet comparable aux résultats extraordinaires que les anciens maîtres hermétiques ont obtenu avec leur élixir secret. " L'auteur ne saurait affirmer que Max Retschlag ait connu le secret du feu des Adeptes ou qu'il l'ait préparé lui-même. Il n'a pas connu Retschlag personnellement et il n'a jamais vu son élixir salin. Quand Retschlag dit que son élixir ne se laisse préparer qu'en petites quantités, il dit certainement vrai, mais dans un grand laboratoire on peut mettre en route plusieurs opérations à la fois. Cependant, il n'est pas possible de préparer ce feu salin par cuvées entières, comme dans les usines. L'une des difficultés principales réside dans l'appareillage qui fait aujourd'hui défaut : les alchimistes travaillaient dans des conditions tout autres que celles de la chimie moderne, de sorte qu'il faut faire confectionner spécialement les instruments nécessaires, ce qui n'est pas toujours simple, puisque l'industrie chimique n'est pas du tout adaptée à ces exigences. Aussi surprenante que cette affirmation puisse paraître, les alchimistes travaillaient à bien des égards de façon plus exacte, plus précise et plus soignée que les industries chimiques modernes. La production de l'esprit de vin ou de l'eau distillée dans les alambics en cuivre, le transport des alcools dans des récipients de zinc au lieu de bonbonnes de verre, ou des huiles essentielles dans des récipients de fer blanc, comme cela a lieu souvent aujourd'hui, serait apparu inadmissible à l'alchimiste, car l'alcool ou les huiles essentielles conservent ainsi des traces d'émanations métalliques. Les distillations ne peuvent être entreprises que dans des vases ou des cornues de verre, de porcelaine ou de cristal de roche ; l'ennui avec ces récipients est qu'ils se fêlent pour la plupart à la première distillation, sous l'effet de la dilatation des corps traités, de sorte que ces récipients ne peuvent être employés qu'une seule fois, même s'ils sont bien cerclés et lutés. C'est pour cette raison que Kunckel se plaint : " S'il n'y avait pas le bris des vases ! " Ainsi, celui qui parcourt le chemin difficile doit tout préparer lui-même, à commencer par le spiritus e vino, distillé à partir du vin liquoreux, jusqu'au salpêtre naturel et au vitriol natif. On peut avoir ainsi une idée des difficultés accessoires du travail alchimique qui se trouve maintenant privé des méthodes de réalisation adaptées à "l'industrie chimique " des temps passés. Au cours de ce chapitre. l'auteur a rappelé en passant le souvenir de quelques farfelus et illuminés qu'il a eu l'occasion de rencontrer dans ses pérégrinations dans le labyrinthe alchimique. On se souviendra de l'un d'entre eux qui prétend capter le Mercure directement de l'air, à l'aide de certaines manipulations. Bien que cet homme, presque octogénaire, dénué de toute connaissance chimique ou autre, poursuive une chimère depuis plus de cinquante ans, il n'est pas sans avoir quelque vague intuition du plus profond secret des Adeptes. Pourtant, même parmi ceux qui savaient préparer la pierre par la voie sèche ou humide, quelques-uns seulement ont possédé la clé de cet ultime secret. Les écrits alchimiques n'en traitent que rarement, et toujours en paraboles et en énigmes. On se demande même si tous ceux qui ont écrit par allusions ont réellement parcouru le chemin, ou s'ils n'en parlent que par ouï-dire. Cette dernière hypothèse paraît plus vraisemblable. Il n'en est question, à ma connaissance, ni chez Isaac le Hollandais, ni chez Basile Valentin, ni dans l'Aurea Catena (il s'agit partout de la voie sèche et de la voie humide). Henri Kunrath semble en avoir eu connaissance, si l'on se réfère à son livre : Magnesia Catholica Philosophorum, ou comment obtenir la Magnésie catholique cachée de la Pierre universelle secrète des vrais philosophes "( ... Anweisung die verbogene catholische Magnesie des geheimen Universalsteins der âchten Philosophen zu erlangen", 1599)- Chez Montfaucon de Villars (1670) on trouve le passage : "Il n'y a qu'à concentrer le feu du monde par des miroirs concaves, dans un globe de verre ; c'est ici l'artifice que tous les Anciens ont caché religieusement, et que le divin Théophraste a découvert. Il se forme dans ce globe une poudre solaire, laquelle s'étant purifiée d'ellemême, du mélange des autres Eléments ; et étant préparée selon l'art, devient en fort peu de temps souverainement propre à exalter le feu qui est en nous. " D'accord avec cette conception, un théosophe de notre temps, Van der Meulen écrit en 1922: " L'éther est mis en mouvement par les rayons du soleil. Celui qui réussirait à concentrer ces rayons par des miroirs ou par des lentilles, serait capable de provoquer certaines ondes dans l'éther (il s'agit du Prana des Hindous et non pas de l'éther hypothétique, d'ailleurs dépassé, de la science). Ainsi, celui qui saura unir la force du feu élémentaire à celle de l'ignis essentialis, verra apparaître, très lentement mais régulièrement, goutte à goutte, un liquide, un remède incomparable contre beaucoup de maladies tuberculose, hydropisie, etc. " Mais les allusions et les instructions sont incomplètes au sujet de cette voie antique et plus que secrète.

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La "poudre solaire", obtenue à l'aide d'un miroir ardent, que l'on appelle d'une façon significative sal nature, doit être complétée par "l'eau philosophale" que l'on obtient par une méthode analogue et non moins curieuse ; réduite par évaporation, cette eau laisse un sel rouge. La préparation du Grand Elixir exige l'union de ces deux ingrédients mystérieux. Cette voie, la plus obscure et la plus cachée, n'a rien en commun avec la voie sèche et la voie humide, par l'intermédiaire du feu secret et de l'esprit de vin secret, suivies par la plupart des Adeptes connus. Nous la mentionnons cependant, en prévision de questions éventuelles. L'auteur n'en a aucune expérience pratique et ne saurait donc en dire davantage. Cette voie doit d'ailleurs être impraticable a priori en Allemagne et dans les pays nordiques, où "l'été n'est qu'un hiver peinturluré de vert", pour citer Heinrich Heine, la chaleur et l'intensité des rayons solaires y seraient en effet insuffisantes ; en revanche, l'Italie et les contrées méridionales se prêteraient davantage à cette méthode. On présume queue fut pratiquée par les initiés de l'ancienne Egypte. La concentration même très prolongée des rayons solaires par un miroir concave n'est d'ailleurs guère suffisante pour obtenir cette pulvis solaris. Tout travail serait voué à l'échec, faute de posséder l'aimant caché, indispensable à cette opération. L'abbé Monfaucon de Villars disserte dans son livre fameux de ce miroir concave et de la possibilité d'établir des rapports magiques avec les "habitants de l'élément igné " par ce moyen. A ce propos, il n'est pas sans intérêt de citer un passage de l'Opus Magocabbalisticum de Georg von Welling : "Force nous est de déclarer que le comte de Gabalis semble être un bien piètre philosophe: il a bien entendu sonner, mais il n'a point saisi l'heure. Sans cela il n'aurait point divagué sur le moyen de concentrer la poudre solaire rouge dans un globe de verre ; il faut bien autre chose, en vérité, pour obtenir ce Soufre mâle rouge des Philosophes. Il parle bien du globe de verre, mais ne dit rien du véhicule magnétique. " Je le répète : tout le procédé me parait obscur et j'ignore l'aimant nécessaire à sa réalisation. Néanmoins, après quarante années de familiarité avec l'univers alchimique, je suis forcé d'admettre intuitivement sa possibilité. J'ai pensé pendant longtemps qu'il s'agissait là encore de symboles particulièrement obscurs, concernant la préparation du spiritus vini rubei vel albi et partant du lion rouge et du lait virginal. Car, même celui qui a des connaissances sur I'OEuvre échoue parfois dans sa tentative de déchiffrer les descriptions allégoriques des Adeptes. Aujourd'hui cependant, je ne peux plus rejeter l'hypothèse qu'il existe encore une voie plus secrète et différente pour obtenir la pulvis solaris et qu'il est possible de préparer la pierre philosophale à l'aide de cette poudre et de "l'eau philosophale" élaborée par une voie analogue. Nous croyons avoir atteint dans ce chapitre les limites du licite, et même les avoir dépassées. Le mode de préparation de l'un ou de l'autre magistère ne peut pas être décrit. Mais nous avons indiqué plus clairement et avec moins de réticences que n'importe quel autre auteur alchimique, la direction dans laquelle la réflexion et la recherche doivent s'engager. La voie qui mène de l'esprit de vin secret au mercure des philosophes, au vin blanc et rouge et, enfin, au lapis, est une voie extrêmement pénible et longue, mais c'est aussi la voie royale et souveraine : la pierre ainsi préparée teint bien davantage que celle qui est obtenue par la voie sèche, dite courte, uniquement à l'aide des sels ignés. La première de ces voies ne peut pas être trouvée; c'est un don que l'on reçoit. Quant à la deuxième, on peut la découvrir à force de travail et de persévérance inlassable. Cela semble avoir été le cas pour Max Retschlag, mais il n'a pourtant pas trouvé l'Elixir tingeant. Comme il a déjà été dit: "Dans le sel, la lumière est retenue magiquement captive. Il s'agit de l'en délivrer, car: "Le sel est une bonne chose", a dit la bouche de Celui qui était la Lumière du monde".